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Ceci est mon histoire…

Je m'appelle Judith, née Geller, aujourd'hui par mariage Markus. Je suis née le 23 avril 1925 en France à Metz.

Mon père Leib Léo, est né en 1891 dans un petit village d'Ukraine du nom de Rozniatov. Il était le troisième des six enfants de Joël Kopf et de Bertha Geller. Mon père devait avoir entre 13 et 16 ans quand son père est mort. Ma grand'mère Bertha a émigré avec ses six enfants en Allemagne, dans la ville de Gelsenkirschen, où elle avait de la famille. Elle avait été mariée religieusement en Ukraine. En Allemagne, elle a dû inscrire toute sa famille sous son nom Geller.

A l'âge de 13 ans, mon père a commencé à travailler pour aider sa mère. Il n'y avait pas d'école pour lui. Il a commencé par être mireur d'oeufs. Par la suite, avec son frère aîné, ils se sont mis à leur compte et avaient leur propre affaire qui marchait bien.

En 1914, la guerre a éclaté et mon père a été mobilisé. Il a été fait prisonnier par les russes et envoyé en Sibérie, où il est resté une trentaine de mois et s'est évadé.

La famille avait été informée de sa disparition et il était considéré comme mort. Il est revenu malade et en a souffert toute sa vie. Mon père est décédé à Paris le 3 septembre 1954.

Ma mère, Annie Handgrif, est née le 1er. mars 1900 à Tarnov, en Galicie. Elle était le deuxième enfant de Gerchon Handgrif et de Hava Hirch, qui avaient encore quatre autres enfants. Ma mère a vécu jusqu'à son mariage dans la petite ville allemande d'Oberhausen. Elle s'est mariée à Gelsenkirschen avec mon père, en 1919. Mon père avait une grande fonderie à Gelsenkirschen, en association avec deux beaux-frères,  qui fonctionnait très bien.

Le 27 novembre 1920, est né à Gelsenkirschen, leur premier enfant, un garçon : Joël-Jules. En 1922, est né leur deuxième enfant, une fille, décédée dans sa première année d'une rougeole mal soignée.

En 1923, à la suite de leurs malheurs et d'un début d'antisémitisme qui commençait déjà à se faire sentir, mes parents sont partis pour la France. Ils ont recommencé leur vie à Metz, en Lorraine, où je suis née en 1925.

En 1927, comme les affaires ne marchaient pas bien, nous sommes partis habiter à Paris, où mon père espérait pouvoir mieux gagner sa vie. Ma mère travaillait avec mon père. Nous habitions dans une banlieue de Paris, Les Lilas. Nous avions un joli petit pavillon et un très beau jardin. J'y ai passé une enfance magnifique. C'est aux Lilas que je suis allée à l'école à l'âge de six ans.

En 1930, mon frère Marcel est né le 17 juin.

Mes parents étaient pratiquants et la vie de famille était très belle. La maison était toujours grande ouverte; famille et amis se retrouvaient dans la joie. En 1933, à l'arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, une grande partie de la famille de mon père est venue à Paris et ils vivaient tous chez nous. En 1935, nous sommes allés  habiter dans le 13ème. arrondissement, près de la Place d'Italie, où je suis allée à l'école rue Vendrezane, et où j'ai connu mon amie Marie Rewinsky. J'avais dix ans. Cette forte amitié dure jusqu'à ce jour.

En 1937, nous habitions en banlieue parisienne, à Saint Ouen, dans un appartement.

En novembre 1937, ma grand'mère paternelle est décédée. Toute la famille de ma mère vivait en Allemagne. Au début 1938, mon grand'père maternel  est arrêté et a passé quelque temps dans le camp de Dachau, puis libéré. En août 1938, ma mère, mon frère Marcel et moi, sommes partis en Allemagne, dans l'espoir de faire venir mes grand'parents à Paris. Mon grand'père a refusé, il était certain de rester libre, comme allemand. Ils ont vécu chez eux jusqu'en 1944, ont été déportés, et ne sont pas revenus. Pendant ce séjour en Allemagne, j'ai fait la connaissance de toute la famille de ma mère et de mon père. Malheureusement, en 1939, tous ont été déportés et aucun n'est revenu.

A l'âge de huit ans, mon père m'a inscrite dans un mouvement de jeunesse "Akiba", qui était dirigé par Jacques Frey (qui, par la suite, a épousé ma cousine Charlotte. Ils vivent en Israël).

En 1935, mon frère Joël et trois autres jeunes ont fondé à Paris l'Hanoar Hazioni. C'était un mouvement scout, mais très sioniste. J'ai été la première fille dans ce mouvement. Notre local se trouvait au N° 2, rue de Lancry, au dernier étage. Le mouvement s'est très vite agrandi.

Pendant la semaine, nous avions des réunions, souvent aussi le samedi soir; et tous les dimanches, des sorties dans les forêts près de Paris. Pendant les vacances scolaires, nous faisions des camps pendant 2 à 3 jours. C'était magnifique, l'ambiance était formidable.

Les nombreuses rencontres et réunions ont créé entre nous des liens au-delà de la camaraderie et des amitiés qui durent encore aujourd'hui. Comme avec mon ami Jean, notre amitié a commencé à l'âge de 11 ou 12 ans. Que de bons souvenirs nous avons

en commun…

En 1939, la guerre et ensuite l'occupation nous a tous séparés; malheureusement, beaucoup de mes amis ont été arrêtés, comme Alfred, qui a passé quatre ans dans un camp; d'autres ont été fusillés et nombreux ont été déportés comme mon frère Joël qui n'est pas revenu.

J'espère que ce que je vais vous raconter maintenant sur cinq années de guerre, vous donnera un tout petit aperçu de ma jeunesse.

Je me suis toujours promis d'écrire pour vous, mes enfants, petits-enfants et les enfants de mon frère Marcel, sur la guerre 1939-1945, une époque des plus tragiques du peuple juif. Dans l'espoir que les générations futures ne l'oublient jamais. Cette guerre que ceux de ma génération ont faite et presque oubliée. Il m'est impossible de me souvenir de tout, trop d'évènements durant ces cinq années noires qui sont aussi impossible à écrire.

Nombreux sont les écrits et les livres qui ont été édités à ce sujet. Nous avons tous notre histoire.

Je vais uniquement vous raconter ma lutte et aussi celle de ma famille et de quelques amis. Ce récit est mon témoignage.

Ne vous étonnez pas si j'accorde à certains faits une importance, parfois disproportionnée.

Qui aurait pu imaginer notre avenir ? Qui aurait pu imaginer, que pour nombreux de nos parents et amis, la vie allait s'arrêter là...

Plus de 50 ans ont passé et pour nous, les survivants, nous porterons toujours une grande blessure qui, tant que nous vivrons, jamais ne se guérira et ne s'effacera.

1er. septembre 1939 : Mobilisation générale

2 septembre 1939 : déclaration de guerre à l'Allemagne. Les premiers engagés volontaires pour le combat sont les juifs étrangers.

Nous habitions Saint-Ouen, une banlieue de Paris. Dès le début de la guerre, il a été décidé que tous les enfants des écoles de cette ville devaient être évacués. Il y avait dans la région une grande poudrière (Les usines Luchaire) et c'était très dangereux. Pour mon petit frère Marcel et pour moi, c'était terrible; nous n'avions jamais été séparés de notre famille. Nous avons été évacués tous les deux en Normandie, avec tous les autres enfants: les garçons dans la petite ville de Tinchebray et les filles dans la ville de Flers. Rien n'était prêt pour nous recevoir. Nous étions hébergés dans des écoles où nous dormions sur des sacs remplis de paille, qui devaient être rangés le jour, pour pouvoir continuer à apprendre. La nourriture était mauvaise. Les professeurs, comme les enfants, étaient malheureux et tristes. Moi, je voulais surtout savoir ce que faisait mon petit frère. Je me souviendrai toujours de nos premières retrouvailles; Marcel pleurait, il voulait rentrer et être avec sa maman. Il était sale et avait attrapé des poux comme nous tous; il n'y avait pas de douches et il y avait un manque total d'hygiène. Pour des petits enfants qui avaient l'habitude d'être choyés et bien soignés, c'était vraiment pénible. Nous ne nous voyions qu'une fois par semaine, le dimanche après-midi. C'était très dur pour nous deux. J'écrivais des lettres désespérées à nos parents. Nous sommes certainement restés huit ou neuf semaines. Et, un jour, notre père est venu nous chercher; quelle joie, quel bonheur de se retrouver. Je ne peux oublier le retour dans le train; nous étions accrochés à notre père, de peur de le perdre. Cette première grande séparation de ceux qui m'étaient si chers, le chagrin et les soucis de savoir mon petit frère si malheureux, sans pouvoir l'aider, m'avait bien mûri et lui aussi.

Pour mon père, faire le voyage avait été une très grosse dépense. Ne partant pas avec la colonie, mon père devait payer notre retour et les trains étaient très chers. Depuis le début de la guerre, le commerce chez mes parents était au point mort.

Au début de la guerre, les combats et les bombardements étaient loin de nous; c'était surtout en Pologne. Comme il ne se passait pas grand chose dans la région parisienne, les enfants évacués sont tous rentrés à Paris; les écoles ont rouvert leurs portes et nous avons repris nos études. Nous avons eu très peu d'alertes dans la journée, mais plus souvent la nuit, nous descendions dans la cave. Chacun de nous avait toujours un sac contenant quelques vivres, quelques vêtements, un peu d'argent, une couverture et surtout, le masque à gaz.

Les caves étaient sales, pas aérées, avec beaucoup de poussière et de toiles d'araignées. Nous étions couchés ou assis sur des couvertures avec tous les locataires de l'immeuble. Ma mère veillait et chassait les bestioles qui nous montaient dessus et certainement des souris aussi; nous, les enfants, nous dormions.

Chez mes parents, le commerce avait repris; tout le monde était certain que les allemands seraient battus et très vite. Les français avaient la ligne Maginot, jamais l'ennemi ne pourra traverser cette ligne.

Mais hélas, le 10 mai 1940, les allemands attaquent par air et par terre la Hollande, la Belgique et la France. Rien ne les arrête; l'atmosphère était déjà bien empoisonnée. La 5ème. colonne, comme on l'appelait, les espions au compte de l'Allemagne avaient très bien préparé le terrain. Les troupes allemandes avançaient avec une rapidité incroyable; il n' y avait aucune résistance et l'armée française était en déroute. Les Belges fuyaient vers la France. Les français du Nord et de l'Est, ainsi que de nombreux Parisiens fuyaient vers le Sud de la France et une grande partie de la communauté juive avec eux. C'était l'exode. Ils partaient en voitures à bras, voitures à cheval, autos, vélos, en emportant tout ce qu'ils pouvaient. Paris se vidait et la plupart des magasins fermaient. Les gens achetaient tout ce qui était mangeable et comme il n'y pas de nouveaux arrivages, encore plus de gens quittaient Paris et les banlieues.

Nous étions souvent fortement bombardés de jour et de nuit. Des réservoirs d'essence avaient été atteints, l'odeur était affreuse, la suie volait et nous recouvrait et aussi nos affaires d'affreuses taches.

La ville était triste et surtout lugubre et c'était inquiétant. Pendant cet exode, où des milliers de personnes étaient sur les routes de France, les italiens, qui étaient les alliés des allemands, ont décidé d'entrer en guerre également. Ils ont bombardé et mitraillé les gens sur les routes. Il y a eu beaucoup de morts et de blessés. Paris a été déclarée "ville ouverte" et les bombardements sur la ville ont cessé. Nous sommes restés à Paris, car il n'y avait pas pour où partir. Les troupes allemandes étaient déjà près de Paris.

Le 14 juin 1940, les troupes allemandes sont entrées à Paris. Pour nous, juifs, la terrible guerre était commencée. Mais jamais nous ne nous sommes imaginés que la France allait se vendre, et nous juifs avec.

Le jour même de leur entrée dans la capitale, la Gestapo, la police secrète du Reich, s'installe à l'hôtel du Louvre. Le soir même, un commando se fait remettre à la Préfecture de Paris, les dossiers d'émigrés juifs et non-juifs anti-nazis. Il y a également la liste des trente mille juifs, engagés  volontaires dans l'armée française. Aussitôt démobilisés, après l'armistice, ils seront pourchassés et internés dans des camps dit d'hébergement, qui seront les premiers camps de concentration en France d'où, dans les années 1942, ils seront déportés vers une destination inconnue.

Le 17 juin 1940, Pétain forme son cabinet et demande l'Armistice; de suite, sort sa première loi, visant les étrangers de race juive, qui par simple décision des préfets, seront internés à résidence forcée.

Le 22 juin 1940, l'Armistice franco-allemand est signé et la France sera divisée en deux zones; le Nord sera occupé par les allemands. La zone Sud dite "libre" sous le régime de Vichy.

Le 10 juillet 1940, Pétain devient chef de l'Etat Français.

Le 27 septembre 1940, tous les juifs doivent se présenter au commissariat de leur quartier, pour être recensés et recevoir la mention «JUIF» sur la carte d'identité.

Le 18 octobre 1940, tous les commerces, toutes les entreprises juives doivent retirer au commissariat une grande pancarte jaune, où il est écrit en grosses lettres noires "Maison juive". Cette pancarte doit être accrochée, bien en évidence; cela a dû être un choc pour certains français de voir de si nombreux commerces dans les mains juives. Comme les Galeries Lafayette, galerie Barbès, etc... Il y a eu, comme les grands magasins des frères Lissac qui, très vite, ont mis une grande affiche "Ici Lissac et pas Isaac".

Tous les commerces juifs devaient être repris par la suite par un commissaire-gérant pour être liquidés.

D'autres lois ont dû sortir durant l'année 1940, mais je ne me souviens plus. (elles concernaient les professeurs, enseignants, fonctionnaires, etc.)

Le 5 décembre 1940, tous les ressortissants ou sujets britanniques sont arrêtés. Alfred, l'ami de mon frère Joël, qui était Palestinien, a été arrêté avec son père et tous deux internés au Fort de Romainville.

En 1940, la résistance communiste commençait, c'était encore très faible et la majorité étaient des jeunes juifs sans grande expérience, mais qu'ils ont vite acquise.

Malgré l'occupation allemande, Marcel retourne à l'école et moi aussi. D'après mon père, il fallait absolument apprendre un métier et, très vite. Je ne me souviens plus du nom de l'école. C'était une école professionnelle pour filles. La première année, enseignement général, plus couture, dessin de mode, repassage, parapluies (j'ai encore le cahier) et de nombreux autres travaux manuels. En fin d'année d'étude, il fallait prendre la grande décision, quelle branche choisir; durant les deux ou trois années suivantes, on apprenait le métier choisi. Mais hélas, pour moi comme pour toutes les autres juives du cours, cela n'a pas duré.

Février 1941. La Directrice de l'école a réuni les élèves de toutes les classes, pour annoncer que toutes les filles de religion juive ne pouvaient plus étudier dans son école. Nous étions certainement quinze à vingt filles. Quelle gifle nous venions de recevoir. 55 ans après, je revis encore ce jour; c'était un coup très dur. Je revois encore très bien cette directrice : une grande femme maigre, cheveux teints en blond, un visage très sévère. Transmettant son message, sans le moindre regret.

Marcel a continué à aller à l'école jusqu'à la sortie de la loi : interdiction aux enfants juifs d'aller à l'école.

Moi, je suis restée à la maison et avec mon frère Joël, nous avons aidé mon père dans son magasin. Ne sachant pas ce que l'avenir nous réservait, il nous expliquait la marche de son affaire. Mon père me disait toujours :"Apprends, mon enfant, cela peut toujours rendre service..."

Avril 1941. L'O.R.T. a ouvert une école à Paris, dans le 18ème. arrondissement, pour tous ces jeunes garçons et filles. Les enseignants étaient des professeurs qui, comme nous, avaient été mis à la porte des écoles.

J'ai choisi la coupe et la couture. Nous avions un très bon professeur. Mais nous, les élèves, avions déjà d'autres problèmes. La plupart avaient entre 16 et 20 ans et tous ces jeunes se demandaient quel sera leur avenir. Mais très vite les autorités françaises et allemandes nous l'ont appris et fait savoir...

Le 9 mai 1941 Des milliers de juifs étrangers sont convoqués pour le 14 mai 1941 à 7 heures du matin au commissariat de leur quartier. Ils doivent se présenter pour un examen de leur situation, accompagné d'un membre de la famille, avec la carte d'identité et la convocation qui était une feuille verte que je possède encore. La personne qui ne se présenterait pas à l'heure fixée, s'exposerait aux sanctions les plus sévères. Les juifs ont peur et presque tous sont allés se présenter: le plus jeune frère de mon père Max, mon cousin Jacques Winter et mon frère Joël étaient parmi ces convoqués.

J'accompagne mon frère, il ne voulait pas que mon père soit avec lui de peur que lui aussi on l'arrête. Après une soi-disant vérification de papiers, on me renvoie chercher des vêtements, couverture et vivres pour la journée, en me rassurant que demain, il sera libre. Je lui ai remis toutes ces affaires et ce 14 mai 1941, mon frère Joël a perdu à tout jamais sa liberté. Jamais plus il n'y a eu de retour à la maison.

Pour moi aussi, une nouvelle vie a commencé. J'ai essayé dès les premiers jours d'obtenir des informations. J'ai appris que deux grands camps avaient été préparés pour recevoir ces grands criminels: un camp était à Beaune-la-Rolande et le deuxième à Pithiviers, les deux près d'Orléans.

Après quelques jours, Joël nous a fait parvenir un petit mot, en disant qu'il était à Pithiviers avec l'oncle Max et Jacques. J'ai attendu la première lettre avec plus de détails. Je suis partie seule. C'était un grand camp avec beaucoup de baraques, entouré de fils barbelés et bien gardé par des gendarmes français. Je suis revenue à Paris sans avoir pu voir mon frère. Nous attendions avec impatience les nouvelles. Pour de l'argent, les gendarmes qui les gardaient étaient prêt à expédier des lettres. Comme çà, nous avons eu assez régulièrement des nouvelles.

A partir du du 1er. juin 1941, nous avons pu envoyer des colis de vivres. La première

lettre officielle date du 7-6-41. J'ai encore presque toutes les lettres que Joël a envoyé pendant son internement.

Je continuais à suivre les cours. Avec une amie de classe qui, elle, avait son fiancé à Pithiviers, nous avons décidé de partir à Pithiviers, sans prévenir la famille. Léa et moi avons pris le train à la Gare d'Austerlitz et sommes descendues une station avant Pithiviers. Nous avions emportés des vêtements et nous nous habillées comme les paysannes. Nous avons fait le trajet à pied. C'étaient quelques bons kilomètres. Nous

avons tourné autour du camp dans l'espoir d'apercevoir l'un des nôtres, dans la cour, mais en vain.

Nous avions bien graissés la main des gendarmes, mais ils nous chassaient et nous menaçaient. A la gare, nous avons appris qu'il n'y avait plus de train pour Paris. Le

chef de gare a eu pitié de nous et nous a donné la possibilité de dormir dans son bureau jusqu'au matin. Nous avons essayé toute la journée et nous sommes retournées à Paris, le coeur gros et lourd. Je viens de relire une lettre de Joël ou il décrit sa déception. C'était le 15 et 16 juin 1941. D'après mes calculs, je suis retournée à Pithiviers douze à treize fois et vu Joël 4 ou 5 fois et çà, jusqu'en juin 1942. Il y a eu trois ou quatre visite officielles ou nous sommes tous allés.

J'ai fait la plus grande partie des voyages seule.

Pour quitter Paris, il nous fallait une autorisation spéciale, que je n'avais pas. J'ai

été arrêtée à la Gare d'Austerlitz, par la police française. J'ai passé une la journée au poste de police. J'ai eu de la chance. J'ai été libérée. Par la suite, je partais de Paris en vélo et je prenais le train dans une autre ville ou village, je descendais avant Pithiviers et je faisais la route en vélo.

Un jour, nous avons passé la journée ensemble en ville. Joël était infirmier et il lui arrivait d'accompagner des malades à l'hôpital. Il m'a accompagnée au train et s'est assis à côté de moi. Je voulais qu'il parte avec moi, mais, quand le gendarme que nous avions bien graissé et a été chic toute la journée a dit :"Geller, ne faites pas de bêtises", il est retourné au camp. Pourquoi ? De peur de représailles sur la famille.

Il est impossible de décrire ce qui se passait dans les familles juives. Chaque jour,

il y avait d'autres rumeurs.

Il fallait trouver du ravitaillement pour faire des colis - deux par semaine- Beaucoup

de denrées commençaient à manquer, beaucoup étaient déjà rationnées. Il fallait déjà

acheter au noir. Les colis pour lui comme pour les autres étaient très importants. Je portais également des colis de légumes frais à mon ami Alfred qui était passé au camp de Saint-Denis. Lui, me donnait des conserves qu'il recevait de la Croix-Rouge en tant qu'interné civil. Il a également envoyé plusieurs colis à Joël par la Croix-Rouge.

Entretemps, des lois contre les juifs sortent chaque jour. La police française vient dans les maisons, prendre les postes de radio, prendre les vélos; moi, j'avais caché le mien. Ils ont emporté ceux de mon père et frères.

Les juifs peuvent seulement voyager dans le dernier wagon du métro, interdiction de prendre le train, seulement avec autorisation spéciale, interdit aux juifs de changer de domicile, même interdit aux juifs de traverser un jardin ou parc publics. Interdit

de se reposer sur un banc public. Les téléphones privés sont coupés et les téléphones publics interdits. Des synagogues dans Paris sont dynamitées.

20 août 1941. En fin de matinée, tout le 11ème. arrondissement est encerclé par la police française. On arrête les juifs dans les maisons et dans les rues. Juste ce jour-

là, mon père avait rendez-vous chez un médecin dans ce quartier. Il est arrêté. Les autobus attendent pour conduire tous gens dans un nouveau camp à Drancy. Au moment

où mon  père doit monter dans le bus, il se tord le pied. Le policier, devant la porte l'empêche de monter et lui fait comprendre de partir. Pourquoi ? Une chance. A partir de ce jour, mon père décide de vivre caché. Dans la zone de St. Ouen, mon père avait deux hangars et un grand bureau, qu'il a transformé en habitat. Tous les soirs, à tour de rôle, nous lui apportions à manger. Ma mère était à la maison et sortait très peu.

Marcel et moi continuions d'aller à l'école. Je faisais très souvent le chemin de l'école à la maison à pied; souvent un garçon qui, lui aussi suivait des cours et qui habitait aussi Saint-Ouen faisait la route avec moi. Il m'a proposé de venir un après-midi à une rencontre de jeunes qui avait lieu dans une mansarde, rue de l'Entrepôt à St. Ouen.

Je m'attendais à voir beaucoup de jeunes. Il était là avec un jeune homme plus âgé. J'ai très vite compris que c'étaient des résistants et des communistes. J'ai de suite

accepté leurs proposition. C’étaient les premiers "F.T.P.» Francs Tireurs et Partisans. On y pratiquait rigoureusement le système du "triangle", c'est-à-dire une cellule de trois, dont le plus âgé donnait les ordres. Au début, je n'ai connu que ces deux jeunes.

Souvent, à la suite d'une arrestation, l'un ou l'autre devait être remplacé.

Ma première mission a été de sortir avec ce jeune garçon (Je ne me souviens pas de son nom). Nous avons écrit sur les murs avec de la craie blanche ou rouge des slogans contre les allemands et d'effacer, si possible, toutes les horreurs écrites sur notre compte et sur les communistes.

Nous ne pouvions sortir le soir, le couvre-feu était de minuit à 6 heures du matin. Inutile de vous dire combien il était difficile pour moi de quitter la maison si tard et en plus de circuler dans les rues. Aujourd'hui, vous trouverez certainement que c'était de la folie de risquer sa vie pour des stupides écritures. Mais à cette époque, chaque chose, chaque petit sabotage était important.

Hiver 1941. Un dimanche matin, j'ai eu comme mission de monter en haut du Sacré-Coeur et de lancer des tracts à la sortie de la messe. C'étaient des feuilles blanches imprimées en grosses lettres noires en allemand et en français "Vive la France, à bas l'occupant; la France vaincra". Il faisait très froid et je crois que je tremblais de peur plus que de froid. Mais contente d'avoir réussi.

Nous avions tous les trois des rencontres une fois par semaine. Un jour, nous avons été dénoncés, certainement par un voisin.  Nous avons été arrêtés par deux allemands.

Après avoir fait des fouilles dans la chambre et rien trouvé, ils ont fait des fouilles sur nous; les deux hommes avaient sur eux des tracts, moi je n'avais rien, mais je devais les accompagner. Ils nous ont fait monter dans une traction, les deux hommes en premier et moi la dernière. Mon manteau était coincé dans la portière; les allemands n'avaient rien remarqué. Pour ma chance, je portais un gros manteau qui avait été cousu dans un tissu militaire et teint en marron, mais le chef de la cellule qui était assis à côté de moi s'en est aperçu. Au premier tournant, il m'a donné un grand coup et je suis tombée hors de la voiture. Je n'ai jamais compris comment les allemands ne m'ont pas cherchée. Heureusement, il faisait déjà très sombre, c'était l'hiver. J'avais les genoux en sang, tout me faisait mal. J'avais du mal à marcher et

j'avais peur qu'on me remarque. Je me suis rendue chez un ami d'enfance à mon père, Monsieur Strasman qui était marié avec une non-juive allemande. Cet homme devait être notre tuteur à Marcel et à moi, si mes parents devaient être arrêtés. J'ai reçu des soins et un peu de repos et Madame Strasman m'a reconduit à la maison. J'ai dû inventer une longue histoire pour ma mère. Les deux jeunes à qui je dois la vie ont été fusillés; on a trouvé sur eux des tracts.

A la suite de cette arrestation, il fallait éviter tout contact pendant un certain temps. Je souffrais beaucoup des genoux. Il n'y avait plus de médecin juif. Nous avions bien trop peur des médecins non-juifs; ils avaient ordre de déclarer chaque visite d'un juif, ce qui permettait d’arrêter les pauvres malades. Donc pas de soins.

Mais la vie devait continuer; je ne pouvais pas me reposer. Je devais aller au cours, m'occuper des colis de Joël, aller aux visites chez Alfred.

Les F.T.P. ont repris contact avec moi; j'ai eu différentes petites missions sans grande importance.

Nous étions toujours plein d'espoir et nous étions persuadés que l'année 1942 serait la fin de notre cauchemar, mais hélas...

1942. J'ai passé mes examens et j'ai eu mon diplôme. Les F.T.P. m'ont demandé d'aller travailler dans un atelier de fourrures, je devais me présenter comme mécanicienne,

je n'avais jamais vu une "surjeteuse" machine spéciale pour coudre la fourrure. J'ai dit que je savais coudre. Je devais surtout faire du petit sabotage, faire des coutures

défectueuses, passer une lame à travers les grosses bobines de fil, voler des aiguilles de surjeteuses, qui étaient presque introuvables. Toutes ces petites choses retardaient les livraisons et c'était notre but. Quand ma situation devenait trop dangereuse, je quittais. On m'envoyait dans un autre atelier ou je refaisais les mêmes sabotages.. J'ai travaillé dans trois ateliers différents. Pour mes parents, je travaillais dans un atelier de couture. Ils étaient très contents que je gagne un peu d'argent.

Les allemands avaient besoin de plus en plus de vêtements de fourrure pour le front russe. Ils donnaient des autorisations spéciales aux juifs qui étaient du métier, des Ausweis.

Nous aussi, nous étions de plus en plus actifs.

Je vivais toujours sous tension; personne dans mon entourage ne devait être au courant de mes activités.

Mon petit frère Marcel avait déjà 11-1/2 ans. Il était déjà un adolescent avec beaucoup de responsabilités et beaucoup de problèmes. Il s'occupait à trouver du ravitaillement pour nourrir la famille, faire les colis que j'ai expédiés ou portés jusqu'en mai-juin 1942. Marcel faisait continuellement des queues dans l'espoir de pouvoir obtenir quelque chose; la plupart des vivres étaient déjà rationnés. Il était très débrouillard et revenait rarement bredouille. Mon père était caché, ma mère ne sortait presque pas. Chaque jour, d'autres lois continuaient à sortir contre les juifs: interdit aux juifs de sortir de chez eux après 20 heures jusqu'à 5 heures du matin. Les juifs n'étaient autorisés à faire leurs achats de ravitaillement qu'entre 11 et 12 heures.

A cette heure-là, il n'y avait plus rien. De 15 à 16 heures, on pouvait faire les autres achats.

Le 29 mai 1942, le port de l'étoile jaune a été obligatoire. Elle nous était remise au commissariat en échange de trois points de notre carte de textile et nous avions droit à deux étoiles. C'était un morceau de tissus jaune, dessus était imprimé à l'encre noire le Magen David et au milieu était écrit "JUIF". Il fallait découper l'étoile la coudre entièrement sur le côté gauche du vêtement, pour pouvoir arrêter le plus possible de juifs. Une police spéciale en civil ou en uniforme faisait un contrôle en

essayant de faire passer à travers l'étoile, un crayon.. Si c'était mal cousu, la personne était arrêtée et mise dans le camp de Drancy.

Vers la fin juin 1942, Joël nous a écrit et cela a été sa dernière lettre, pour nous prévenir que lui et l'oncle Max partaient pour une destination inconnue, certainement

en Allemagne pour travailler.

Parmi les juifs à Paris, des rumeurs circulaient continuellement: on allait nous mettre tous dans un ghetto, ou tous nous arrêter et mettre dans les camps.

Chaque jour, autre rumeur: de nombreuses familles ont été prévenues qu'il se préparait une grande rafle, ainsi de nombreuses familles ont été sauvées.

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942. La plus grande rafle de juifs a eu lieu dans Paris et la banlieue. La police française accompagnée d'un allemand, la liste de noms en main, allaient d'une maison à l'autre, pour arrêter vieux, jeunes, jeunes femmes avec bébés et enfants, personnes malades. Il y avait des centaines d'autobus qui attendaient. Les enfants étaient séparés des parents, les femmes séparées des hommes. C'était horrible; les cris, les pleurs, je les entends encore. Nous avions été prévenus; ma mère, Marcel et moi-même avons rejoints mon père. La famille Winter était aussi avec nous. Quelle nuit atroce, jusqu'au matin nous avons entendus les bus et les cris. Ils ont été conduits au Vél'd'Hiv' dans des conditions épouvantables. Par la suite transférés dans différents camps en France avant d'être déportés.

Pour nous, la vie devenait de plus en plus dangereuse et difficile. Marcel et moi sommes retournés à la maison. Il fallait nourrir la famille. Les Winter sont tous partis se cacher chez des amis. La tante Erna et Jules ont rejoint mes parents et sont restés avec eux jusqu'à la fin de la guerre.

Madame Strasman, cette femme allemande est allée avec nous au commissariat et a déclaré que mes parents avaient été arrêtés et demandait une autorisation pour nous deux de rester dans l'appartement, elle s'occupera de nous. Comme nous étions français, nous avons reçu ce droit. Nous avons repris nos occupations, Marcel à chercher de la nourriture, moi dans un atelier de fourrures et les sabotages. Le soir,

je cuisinais et, très tard dans la soirée, nous allions porter les repas à la famille.

Evidemment, nous sortions avec un vêtement sans étoile. Que de peurs, que de maux de ventre nous avions tous les deux. En été, les jours sont très longs; nous avions le temps de dormir avant de porter les repas.

Le commissaire gérant qui devait prendre possession du commerce de mon père, a été annoncé; pour mes parents, c'était très dur, ils devaient quitter les lieux. Et où

aller ? Une ancienne ouvrière de mon père a été prête à les prendre tous chez elle. Elle n'avait pas grand chose à leur offrir. Elle avait une baraque, avec une petite cuisine, plus deux chambres: une pour elle et ses deux fils de 12 et 5 ans et la deuxième pour mes parents, Marcel, Erna et Jules. C'était misérable, sans électricité, sans douche, juste de l'eau potable. Eté comme hiver enfermés de peur d'être dénoncés. Ils on vécu là de l'été 1942 jusqu'en avril 1944. Mon père donnait de l'argent

ou un bijou qu'elle vendait. Elle avait des combines et trouvait au marché noir de quoi nourrir tout ce monde. Les hivers étaient rudes et très peu de chauffage. Il fallait beaucoup de courage pour vivre dans ces conditions. Nombreux de ces gens qui habitaient la zone, avaient travaillé chez mon père "l'homme au chapeau", comme ils l'appelaient. Tous pauvres mais braves gens. Mon père a toujours été généreux et toujours prêt à aider. Tous ces gens se doutaient bien que ma famille était cachée

chez Madame Alice. C'était des gens qui aimaient boire, boire beaucoup de vin. Ils étaient rationnés et même avec les tickets, il était difficile à obtenir. Mais pour une tête juive, on pouvait obtenir entre trois et cinq bouteilles. Mais eux n'ont pas dénoncé; ils aimaient beaucoup mon père.

Cet hiver-là, le commissaire-gérant s'est présenté. Je revois encore bien sa tête. Un Arménien d'origine, qui ne comprenait absolument rien à l'affaire. Il a été chic au début. Je lui avais annoncé l'arrestation de mes parents et que j'étais au courant de la marche de l'affaire. Une grande pancarte rouge écrite en grosses lettres noires "Maison aryenne" a remplacé la pancarte jaune. J'ai vite compris qu'il voulait aussi nous faire arrêter, Marcel et moi. Il voulait toujours me fixer des rendez-vous dans des parcs ou des cafés, sachant bien que la loi me l'interdisait. Il espérait que je me laisserais avoir. Après un certain temps, il a renoncé à me voir. Et il a très vite liquidé la marchandise. La situation était de plus en plus mauvaise. Chaque jour, d'autres arrestations. On arrête aussi des jeunes garçons français non-juifs, qui refusent de partir travailler en Allemagne. De nombreux groupes de résistance se forment. Les jeunes recherchés se cachent ou entrent dans la résistance ou vont dans

les maquis. La situation sur le front russe devient mauvaise pour les allemands. Ils

se vengent sur tout le monde. Tout homme arrêté est déculotté pour voir s'il n'est pas circoncis. Ils arrêtent tous les juifs qui avaient des "Ausweis", autorisation spéciales de travailler pour eux.

La résistance aussi se venge. plus de sabotages, plus d'attentats, pose de grenades dans les cabarets, bars et restaurants. Là où les allemands étaient nombreux. Il y avait aussi "le bon français" qui, avec joie, dénonçait le voisin juif pour prendre ses biens et l'appartement. A lui aussi, la résistance lui faisait sa fête. Mais les pertes dans la résistance étaient très grandes : jour après jour, des arrestations. La plupart étaient fusillés de suite.

Je continue à aller régulièrement rendre visite à Alfred au camp. Il a été interné le 5.12.40 au Fort de Romainville, puis au camp de Drancy et de là, au camp de Saint-Denis. Il souffrait d'une déviation de la cloison nasale et a été opéré à Paris à l'hôpital militaire du "Val de Grâce" par des médecins allemands. Le jour de Kippour 1942, je suis allé lui rendre visite. Je ne pouvais pas me présenter à l'hôpital avec l'étoile. Je suis donc allé sans. Je n'avais pas encore de faux papiers. Le danger était grand et pour ne pas tomber dans une rafle ou un contrôle de papiers,  je n'ai pas pris de métro. J'ai fait de St. Ouen à l'hôpital qui se trouve à Port Royal, c'est environ 26 à 28 stations de métro, 8 à 9 km à pied pour aller et il fallait aussi retourner. Je ne crois pas que ce jour-là, un juif portant ou pas l'étoile soit sorti, à la déception des policiers.

Mon amie Marie qui, elle est dans la résistance à Grenoble, me demande de me joindre à un groupe sioniste qui commence son travail à Paris. Il n'était pas facile de quitter un groupe pour rejoindre un autre. Mais nous avons tous décidé de nous aider les uns et les autres. Le responsable était Tony Gryn, le deuxième Lucien Rubel et moi. On m'a de suite demandé de quitter mon domicile, quitter l'étoile et de vivre avec de faux papiers. J'ai habité au 85, boulevard St. Michel où le groupe avait loué toutes les pièces d'une pension de famille. Mon premier nom a été Chevé, Odette Irène, née le 15 mai 1924. Je ne me souviens plus combien de noms et de cartes d'identité j'ai eus. Le nom que j'ai porté le plus longtemps était Jacqueline Gauthier, dont les initiales correspondaient à mon vrai nom. Etrange sentiment, celui que j'ai éprouvé en regardant ma carte d'identité où il n'y avait de moi que la photo. Mon nom, prénom, état-civil n'ont rien de commun avec moi.

En changeant d'identité, je n'avais plus le droit de retourner à la maison rafles et d'arrestations et pour lui aussi c'était très dangereux.

Dans ce groupe, c'était surtout du travail social que nous devions faire. Il fallait trouver des caches sûres, pour des adultes en danger et surtout pour tous ces jeunes restés seuls. Placer les enfants chez des paysans, soit chez des religieux, ou les faire camarade de classe de Lucien, résistant également, nous a donné l'adresse de deux directeurs d'école: frère et soeur à Château-Gonthier dans la Mayenne, qui étaient prêts à aider des résistants, des gens formidables, qui nous ont énormément aidé. Nous avons, par leur protection, pu obtenir dans les mairies de différents villages: la liste de gens (noms, âges), tous les détails des vivants et des morts, pour refaire le double pour nos gens. Tous ces papiers étaient vierges. Il nous fallait également tous les tampons des mairies, un vrai arsenal de pièces officielles. Notre base a toujours été Château-Gonthier, où nous étions logés et surtout, bien nourris. Nous en avions bien besoin. Avec nos vélos, nous avons fait, Lucien et moi, des centaines de kilomètres dans les régions de Blois, Vendôme, dans le Loir-et-Cher, Laval, Sarthe, Le Mans, Rennes et toutes les petites mairies des villages. Quand nous avions assez de matériel, nous reprenions le train avec nos vélos et sacoches bien remplies. Les trains étaient très lents, les arrêts dans les innombrables gares exagérément longs nous étaient très pénibles. Evidemment, nous avons toujours craint des contrôles et çà aurait été notre mort certaine.

Le charbon des chemins de fer étaient de mauvaise qualité et dans chaque tunnel, que les fenêtres soient ouvertes ou fermées, le wagon se remplissait d'une fumée étouffante, de suie et d'une odeur de soufre très désagréable. Les trains étaient toujours bondés. Dans les stations intermédiaires, il fallait entrer par une fenêtre, aidé souvent par un voyageur de bonne volonté, qui tirait de l'intérieur, pendant qu'un autre poussait pour ne pas rester sur le quai. Il fallait employer tous les moyens. Nous étions, quand c'était possible assis ou étendu dans les couloirs et évidemment continuellement dérangés. Nous avons été souvent bombardés et mitraillés en cours de route. La plupart des voyages de retour, nous les avons fait la nuit, car il y avait moins de contrôles de la police allemande. Nous étions toujours sur nos gardes. Que de cigarettes nous avons fumé. La cigarette était pour nous tous la meilleure amie; elle nous aidait à nous tenir éveillés, à nous couper la faim, à nous soutenir moralement.

Elle nous était très importante.

Arrivés à Paris, il fallait faire très vite pour faire et remettre les papiers. Nous avions loué un appartement près du métro Javel, que nous avons transformé en laboratoire et où nous avons fabriqué des centaines d'identité correspondant à la demande. Il fallait travailler jour et nuit. Il fallait aussi faire très souvent des copies des tampons des mairies, pour pouvoir rapidement les retourner. Petit à petit,

nous sommes devenus de vrais faussaires.

Notre groupe s'est très vite agrandi; nombreux étaient les camarades qui fuyaient les villes où ils avaient faits du bon travail et étaient recherchés par la police. A Paris, il nous fallait beaucoup d'aide et ils étaient tous les bienvenus.

Moi, j'ai continué à voyager seule, en retournant régulièrement à Château Gontier. Là, je recevais toujours d'autres adresses. J'étais toujours en vélo avec un genou douloureux et enflé, suite à ma chute de la voiture. Mon travail était très important; il fallait des papiers pour les juifs de l'ex-zone libre et ils étaient très nombreux.

Nous étions de plus en plus pourchassés, pas seulement par la Gestapo, mais par des jeunes français "la milice" qui étaient les plus terribles. C'étaient des jeunes qui s'étaient engagés pour aider les allemands dans leur sale besogne. A Paris, à chaque coin de rue et dans le métro, il y a des contrôles de cartes d'identité. La Gestapo paie 5000 francs par juifs résistant dénoncé. Une très forte somme pour l'époque. Les concierges sont souvent les précieuses sources de renseignements. Il faut les démasquer et les abattre sans pitié.

Il faut se défendre et prendre les armes. C'est de plus en plus urgent. L'A.J. "Armée Juive" qui existait déjà devient très active. Nous prêtons tous serment "Je jure fidélité à l'armée juive et obéissance à ses chefs" je ne me souviens plus du reste. Pour nous jeunes, c'était très impressionnant; nous avions la main sur la Bible, la pièce était sombre, seule une petite bougie brûlait et l'on pouvait apercevoir notre drapeau. Je ne sais toujours pas qui était dans la pièce. Secret....

Des groupes se spécialisent au maniement des armes. Ils seront de vrais tueurs.  Les filles préparaient toujours le terrain, être au courant des activités de la personne à abattre, pendant quelques jours, suivre la personne, obtenir des informations. Il ne fallait surtout pas rater le coup. Et, le moment venu, couvrir les garçons pour qu'ils puissent fuir. Evidemment, notre vie aussi était en grand danger; mais, nous l'étions toujours.

Je continue toujours a rendre visite à Alfred au camp. Je lui portais des colis de légumes frais, ce qui était difficile à trouver. Lui, par contre, avait régulièrement de très beaux colis de la Croix-Rouge. Il nous donnait des conserves et des cigarettes anglaises. Quand j'étais en voyage, mon petit frère Marcel me remplaçait aux visites.

Les prisonniers n'avaient pas le droit de remettre des affaires aux visiteurs. Le père

d'Alfred avait cousu le bas de deux écharpes: ce qui faisait à chaque extrémité une poche. En arrivant à la visite, il nous embrassait et en même temps nous passait l'écharpe lourde de conserves, autour du cou et reprenait l'écharpe vide. Marcel, lui,

recevait plus de boîtes, il portait des "knickerbockers", pantalon très larges dans le bas, bien serré et fermé,  ce qui lui permettait de mettre des boîtes. Un jour, à la sortie du camp et juste devant les gardes allemands un côté du pantalon à craqué sous le poids et les boîtes sont tombées. Marcel a été rapide, il a ramassé les boîtes et a pu vite se sauver. Il a fait si vite que les gardes n'ont pas réalisé. Un coup de chance.

Comme toujours, il a été très courageux.

A une visite, le père d'Alfred m'a demandé de m'occuper et de voir dans quel état étaient les meubles et affaires qu'il avait déposé dans un dépôt. La concierge du lieu a tout de suite sympathisé avec moi et, moyennant une belle somme, était prête à me louer une chambre pour un dépôt. Par la suite, j'ai même signé un contrat chez le propriétaire au nom de Jacqueline Gauthier. Ce contrat est encore en ce jour en ma possession. Je voulais sortir de l'appartement de mes parents, certaines choses qui leur étaient très chères. Pour çà, il fallait retourner à notre appartement que nous avions quitté depuis un bon moment, Marcel et moi. Là, j'avais à nouveau un concierge à qui il fallait donner et donner gros. Comme je n'avais pas beaucoup d'argent, à elle, j'ai remis des meubles, des vêtements et beaucoup d'autres affaires.

La concierge ne pouvait pas nous interdire de retourner chez nous, mais elle pouvait nous dénoncer: nous n'avions pas notre étoile et il nous était absolument interdit par

les lois de sortir des affaires. Mais nous avons eu beaucoup de chance. J'ai loué une voiture à bras. Nous avons sorti de l'appartement: four à gaz, matelas, plusieurs chaises, petit buffet, d'autres petits meubles, linge de maison, vaisselle, verreries,

argenterie et que sais-je encore. Si j'avais eu un cheval ou un âne pour tirer la voiture, cela aurait été formidable, mais hélas, c'était moi qui tirait et Marcel qui poussait derrière. Nous avons fait trois voyages de St. Ouen à la rue Archereau qui se

trouve près du métro Crimée. C'est environ 14 km, aller/retour, chaque voyage. Je me demande aujourd'hui comment nous avons fait à nous deux. L'appartement à St. Ouen était au 3ème. étage sans ascenseur et rue Archereau, il fallait monter un étage et faire les déménagements dans la journée, le soir il n'y avait pas d'éclairage dans les rues. Cela a été vraiment très dur, pénible et surtout très dangereux. J'étais très contente et heureuse de notre réussite. J'ai installé cette chambre en lieu habitable et prête à me recevoir au cas où j'avais besoin de me cacher.

L'écrire ou le raconter, c'est peut-être pas croyable, mais le faire et réussir, sans être interpellé ou questionné dans la rue ou chaque chose était suspecte et pour nous encore plus.

Un groupe venu de Hollande s'est joint à nous. C'étaient de jeunes juifs qui avaient fuit l'Allemagne et l'Autriche en 1938 et avaient trouvé refuge en Hollande. Mais de là, ils fuyaient et voulaient tous partir pour la Palestine. Ils étaient très courageux.

Comme très peu d’entre eux parlaient le français, je suis devenu leur interprète. Je devais surtout m'occuper de "Cor", leur chef, un homme de 23 ans environ, un type formidable. Sa femme "Meta" qui vit en Israel et que je vois toujours. Cor est mort au camp de Bergen-Belsen. Une grande partie de ces gens circulaient avec des papiers allemands, ce qui leur permettait de circuler facilement. Certains étaient même en uniformes allemands. Une des filles, Paula, travaillait comme allemande à la Gestapo à Paris, au service pour juifs, ce qui nous permettait d'obtenir des renseignements importants.

Un jour, elle a volé et sorti pour nous des cachets qui, pour nous, étaient très importants. Ces cachets m'ont été remis; je devais les remettre au laboratoires pour être refaits. Je les ai mis dans ma sacoche, recouvert et caché parmi une serviette de toilette, pyjama et d'autre vêtements. Meta m'accompagnait. Nous avons pris le métro et nous avions une correspondance à prendre. Dans le couloir, nous nous sommes trouvés nez à nez avec les miliciens et la police allemande. Un allemand a pris nos papiers, à rendu de suite à Meta les siens et elle est passée. Moi, il m'a ouvert la sacoche, sorti les vêtements du dessus, palpé l'intérieur de la sacoche, m'a rendu les papiers et m' a laissé passer.

Je venais d'échapper à ma mort certaine si ils avaient trouvé les cachets. Mais avant d'être fusillé, il y avait la torture. Il faut avoir vécu les sombres années de l'occupation pour savoir ce que le mot "Gestapo" signifiait pour nous. Qui de nous pouvait savoir si sous l'interrogatoire et la torture, on n'irait pas jusqu'à trahir nos camarades ?

Meta et moi avons repris ensemble le métro, sans une parole,. Nous n'avons pas été capable d'ouvrir la bouche. Au laboratoire, j'ai remis ma sacoche à Tony, qui nous attendait, déjà très inquiet de notre retard.

Pour la première fois, j'ai eu une crise de larmes. Ce jour là j'ai eu très très peur.

Mais il fallait continuer la lutte.

A la suite de cette frayeur et pour que par la suite, il me soit plus facile de transporter des papiers que Paula aurait dû me transmettre, Cor lors d’un de ses voyages en Hollande, a fait faire par un camarade hollandais résistant deux jouets

en bois que je pouvais toujours transporter dans ma sacoche ; sur mes papiers j’étais inscrite comme assistante sociale pour enfants.

L’un était un canard au ventre creux, bien refermé et monté sur quatre roues. Je ne m’en suis servi qu’une seule fois. Paula et Cor ont été arrêtés. Ce canard est encore là chez moi; il est pour moi le souvenir d’un camarade qui, lui, n’a pas eu la chance de revenir.

En Allemagne, la ville de Emden, où Max Windmuller (Cor: nom de guerre), est né et grandi, a fait en 1997 une exposition au centre culturel de la ville, où sur leur demande, j’ai prêté mon canard qui a été exposé et photographié. De très beaux articles ont été écrits dans les journaux et une rue porte son nom.

Les alertes devenaient de plus en plus nombreuses et les bombardements aussi.

De moins en moins de ravitaillement.

Je voyais très rarement ma famille. Quand j'allais leur rendre visite, c'était toujours le soir et je restais une grande partie de la nuit. Nous bavardions. J'étais déjà devenu

une experte en mensonges. Je leur avais raconté que je travaillais dans un home d'enfants près de Paris, évidemment pas comme juive. Que j'habitais dans le home. Que je gagnais bien ma vie et que je pouvais chaque mois leur donner une somme d'argent, ce qui leur rendait bien service. Je repartais en vélo à la levée du couvre-feu. Toujours le coeur très lourd.

Dans notre groupe, un résistant avait entre 1600 à 2500 francs par mois. Je recevais bien plus pour pouvoir aider les miens.

1944. Nous avons été obligés de quitter la pension. Cela devenait trop petit et surtout trop dangereux. Nous avons loué un appartement rue de Grenelle. Un petit trois pièces

au premier étage donnant sur cour assez sombre. Nous devions loger cinq camarades.

Mais les camarades brûlés dans les autres régions montaient à Paris. Petit à petit, nous étions certainement une vingtaine, si pas plus. Nous couchions par terre, ou cinq à six en largeur sur les lits. Tous ces jeunes étaient très actifs, tous avaient des missions. Nous étions tous l'A.J. "l'armée juive". La situation était de plus en plus difficile.

Notre service de renseignement a découvert un hangar de vivres qui devaient partir pour l'Allemagne. Nos gens ont attaqué et ont apporté rue de Grenelle beaucoup de boîtes de sardines, des cigarettes et des pâtes. Depuis ce jour-là jusqu'à la libération

il y avait toujours sur le feu une marmite avec des pâtes. Inutile de vous décrire le goût de cette bouillie; mais nous avions tous faim et nous mangions "avec plaisir". Je m'étais promis qu'après-guerre, jamais plus je ne mangerais de pâtes.

Le 21 ou 22 avril 1944. C'était l'anniversaire d'Hitler et il a voulu montrer que son armée était encore forte, malgré les durs combats et pertes en Russie et en Afrique.

Il a fait défiler les troupes dans Paris. Pour la nuit, ils ont logé dans la caserne coloniale à la Porte de Clignancourt.

J’étais revenue d’une longue tournée fatigante ; j’ai reçu une journée et une nuit de repos. J’ai rejoint Jean qui m’attendait dans un café. Nous avons passé l’après-midi ensemble sans penser à tous nos problèmes. Avant le couvre-feu, nous sommes allés

chez ses parents qui étaient, eux cachés à Suresnes, près de Paris. J’aimais beaucoup aller chez eux… C’étaient les seuls qui étaient au courant de mes activités. Chez eux,

J’étais bien, je pouvais parler sans mentir. Durant la nuit, nous avons été réveillés

par un terrible bombardement, le plus important qu’il y a eu dans la région parisienne

Et c’était dans la région où étaient mes parents.. Les anglais ont bombardé pendant plusieurs heures. Il fallait attendre plusieurs heures pour pouvoir sortir. Les métros

ouvraient seulement vers les 6 heures.. Et il y avait déjà des tableaux qui indiquaient les stations fermées. Moi, je pouvais arriver jusqu’à Barbès-Rochechouart et de là,

J’avais encore quatre stations à faire à pied. Evidemment, à partir de Barbès toute

circulation était interdite. Jean, qui m’accompagnait a dû repartir. Moi, avec mon brassard de la Croix-Rouge, j’avais le droit de passer. Ce que j’ai vu durant cette marche était terrible, atroce, ces corps déchiquetés. Je préfère ne pas écrire à ce sujet. J’avais très peu d’espoir de revoir tous ces gens qui m’étaient si chers. Là où

J’aurais dû apercevoir la baraque, plus rien, personne, une odeur de brûlé, de la fumée,

Les gens affolés courant, désespérés. Il y avait des morts et des blessés, pas d’aide,

pas de soins ; les allemands exigeaient que toute l’aide soit donnée à leurs soldats ;

les civils après, ils pouvaient attendre. Moi, je cherchais et je marchais à travers

tout. Quand j’ai entendu appeler « Judith », j’ai cru rêver, mon petit frère était là, vêtements déchirés, sale, mais bien vivant. Il m’a sauté au cou et, en pleurant m’a dit «sommes tous vivants». Inutile de décrire ma joie et mon émotion. J’ai retrouvé tous les miens, assis par terre, très inquiets, ils avaient très peur et encore sous le choc.

Ils avaient fait des baluchons avec le peu qu’ils avaient retrouvé. Mon père avait été projeté contre un arbre par la déflagration et était blessé à la jambe ; elle était devenue énorme et très douloureuse ; il ne pouvait plus marcher. Dès le début des

bombardements, Marcel a eu très peur et a entouré ma mère de ses bras. Ce face à face leur a protégé le visage à tous les deux. La barque s’est effondrée et eux deux ont été ensevelis pendant plus de deux heures. Ils en sont sortis sains et saufs. La tante Erna et son fils Jules étaient indemnes.

Il fallait quitter les lieux au plus vite avant que les allemands ou l’aide n’arrivent. Il

Etait bien trop risqué pour mes parents de rester sur place. Sous les décombre, j’ai trouvé un vélo encore en assez bon état pour y asseoir mon père. Nous avons tous marché de la Porte de Clignancourt à la rue Archereau (métro Crimée), où j’avais loué et installé la chambre pour moi, en cas où…

J’ai été si heureuse d’avoir ce toit pour les miens. Je voulais leur faire cette surprise; ils se demandaient où je les conduisais. Ils ne posaient pas trop de questions, ils étaient encore sous le choc du terrible bombardement. Ils étaient très fatigués et avaient surtout peur d’être arrêtés. Ils n’avaient aucune pièce d’identité.

Ma mère n’était plus sortie dans la rue depuis Juillet 1942, mon père depuis août 1941. Nous étions en Avril 1944.

Nous avons marché très lentement; conduire le vélo avec mon père assis dessus, n’était pas très facile pour moi.

La milice et la police grouillaient dans les rues. Je me demande par miracle comment on ne nous a pas interpellés. Mon uniforme et mon brassard de la Croix-Rouge m’ont énormément aidé. Pour les miens, qui n’étaient pas au courant de cette pièce, ils ont

été bouleversés de trouver un toit. C’était petit et à l’étroit, mais certainement mieux que là où ils avaient passés les deux dernières années. Leur émotion a été grande quand ils ont retrouvé toutes leurs affaires. Il me fallait de suite trouver de quoi nourrir cinq personnes, pas facile. Il me fallait tout de suite de l’argent pour graisser la concierge. Elle ne devait pas apprendre que c’était mes parents et surtout des juifs; c’étaient des sinistrés des bombardements. Mon groupe m’a beaucoup aidé ;

ma paie mensuelle a été augmentée, ce qui m’a permis d’aider mes parents. Pour les tickets de ravitaillement, ce n’était pas un problème. A ma mère et à ma tante, j’ai fait des cartes d’identité ; Marcel et Jules ont reçus des actes de naissance et ils ont très vite appris leur nouvelle identité, ce qui m’a permis de les placer tous les deux ensemble chez des paysans où ils sont restés jusqu’à la libération. Ils étaient très heureux d’être en liberté chez de très braves gens. Ma mère et ma tante n’étaient pas connues dans cette région, ce qui leur permettait plus facilement de sortir et de faire la queue comme toutes les femmes.

Je suis allée voir ce qui restait de notre appartement de Saint-Ouen; incroyable, la maison avait été coupée en deux. Dans la rue, je voyais notre bibliothèque suspendue.

Du peu d’affaires que j’avais laissées, il ne restait plus rien ;  heureusement que j’avais sorti la partie la plus importante pour mes parents. J’étais très contente d’avoir cette chambre où ils sont restés jusqu’à la Libération et même un peu plus.

Quand j’étais à Paris, j’arrivais plus facilement à leur rendre visite, à leur donner des nouvelles de Marcel et de Jules. Ils ne savaient toujours pas ce que je faisais, me croyant toujours travailler dans un home d’enfants. Mais ils trouvaient bizarre que j’aie des relations qui me donnaient régulièrement des tickets d’alimentation, et pour mon père des cigarettes et du tabac et, en plus, des cartes d’identité pour mère et ma tante Erna. Moi, je continuais toujours avec mes mensonges. J’étais heureuse de pouvoir aider mes parents.

Je continuais mes voyages. Il nous fallait de plus en plus de cartes de ravitaillement

Et de cartes d’identité. Nous avions des contacts avec différentes organisations de résistance. Le chef du M.L.N. «Mouvement de Libération Nationale» à Paris, un juif du

nom de «Cachoud», avait besoin d’aide; plusieurs de ses compagnons avaient été arrêtés. J’ai été chargée d’un ordre de mission de la Croix-Rouge; je devais me rendre

dans un orphelinat de la banlieue de Lyon où je devais remettre une valise de documents et une grosse somme d’argent Ma mission réelle était de transporter cette valise de 50/60 cm remplie de faux papiers et cette grosse somme jusqu’à Lyon où une personne m’attendrait à la descente du train et moi, je devais reprendre le premier train pour Paris – très simple- mais hélas, peu avant la Gare de Moulins, qui était la ligne de démarcation entre les deux zones et où le contrôle était toujours très sévère, le train s’est arrêté et la milice et les allemands sont montés, ont contrôlés les pièces d’identité et ont gardé toutes les cartes des personnes jeunes et la mienne aussi.

Nous avons dû descendre à Moulins; j’ai pris ma sacoche et j’ai laissé ma valise dans le filet au-dessus des sièges, mais une personne très aimable a fait remarquer «Mademoiselle, vous oubliez votre valise». L’allemand, qui avait ma carte et mon ordre de mission, a pris la valise. Je savais que ma dernière heure avait sonné.. J’ai raconté mes mensonges et j’ai demandé à déposer ma valise à la consigne. Encore une fois, mon uniforme et mon brassard ont été mon sauveur. Cet allemand parlait un peu le français/sans problème; il a déposé la valise à la consigne et a empoché le billet, 

Ce qui n’était pas bon pour moi. Il m’ a conduit à la Kommandantur où j’ai attendu mon

Tour avec tous les autres jeunes et nous étions nombreux. J’ai été appelée dans le bureau d’un officier haut gradé et l’interprète me transmettait les questions, posées

Evidemment en allemand, ce qui me donnait des secondes de réflexion. Ma sacoche a été vidée et confisquée. L’interrogatoire n’a pas été trop dur ; j’étais en uniforme de

La Croix-Rouge, peut-être cela a-t-il fait un peu d’effet sur l’officier. Comme il était

déjà tard, que la Préfecture était fermée et qu’il voulait absolument faire un contrôle

De mes papiers d’identité, j’ai été enfermée à la prison de Moulins. Il est difficile à 19 ans et, après quatre années de résistance, et si près de la fin de la guerre, de savoir que demain serait mon dernier jour.. Ma carte d’identité était une carte de la Préfecture de Paris, qui dans notre laboratoire a été grattée, repeinte et refaite pour moi; cette carte avait appartenu a un juif décédé. Pendant cette nuit, quelle peine j’avais, surtout pour mes parents. Je ne me souviens absolument pas de l’intérieur de la prison, ni de la cellule, vide complet. Par contre, je me souviens très bien de la Mairie. Le matin, deux allemands sont venus pour me conduire à la Préfecture de Moulins. Je me souviens très bien et je revois encore aujourd’hui les quelques marches qu’il fallait monter et, celles-là, j’étais certaine que je ne les descendrais plus. Un des allemands a remis ma carte à l’employé qui a demandé de revenir en fin d’après-midi. Je suis reconduite en prison. En fin d’après-midi, deux autres allemands

Sont venus pour me reconduire à la Préfecture… Cette fois, c’était certain, pour moi c’était la fin. A cette époque, il était difficile de faire un contrôle des papiers et de prendre des renseignements, par téléphone, d’une Préfecture à une autre. Incroyable

mais vrai, l’employé m’a remis ma carte d’identité, avec un large sourire et m’a dit:

«Mademoiselle, vos papiers sont bien en règle»; cette carte, que j’ai toujours, porte

le tampon de la Préfecture de Moulins du 16 mai 1944.. Même aujourd’hui, il est difficile de vous décrire ma joie; j’étais tombée sur un employé résistant. Mais je n’étais pas encore libre. Les soldats m’ont conduits à la Kommandantur où ma sacoche, mon argent et mon ordre de mission m’ont été remis sans problème. Malgré le danger et la peur, j’ai décidé de retourner à la consigne pour reprendre ma valise. Juste avant de monter dans le train, les allemands ont fait un contrôle des bagages et des papiers avec la milice ; je suis passée sans problèmes grâce aux jolis tampons

frais que j’avais sur tous mes papiers. Dans cet instant fatidique, la vie et la mort ne tiennent qu’à un fil, le hasard tire la bonne ou la mauvaise carte pour nous.

Je suis partie pour Lyon. Je n’avais plus de contact, pas d’adresse, pas de nom. On savait certainement que j’avais été arrêtée. Les journaux ont écrit que, juste avant Moulins, les résistants avaient fait sauter un train  de soldats et que ces soldats seraient vengés. Mes camarades savaient la suite. Nous n’avions pas le droit d’écrire des adresses. Je me souvenais très bien par cœur de celle de mon amie Marie Tajidler qui habitait  avec sa famille dans la banlieue de Lyon. Je suis allée la surprendre (Marie vit actuellement à Netanya). A elle, il fallait que je dise la vérité. Elle connaissait très bien la sœur de mon chef Tony et, par elle, j’ai pu retrouver le contact et remettre valise et argent. J’avais enfin accompli ma mission.

Je suis retournée à Château-Gontier, où je me trouve le 6 juin 1944, jour du débarquement des troupes alliées en Normandie; plus de trains de Château-Gontier pour Paris ! Je dois rentrer, car j’ai encore beaucoup de matériel dont ils ont besoin à Paris. J’ai certainement fait 60 à 70 kilomètres en vélo pour arriver à la Gare de Laval. Des centaines de personnes attendent comme moi, le train pour Paris. Mais ce n’est pas le train qui arrive, c’est une alerte – panique - les gens se sauvent.

Je suis épuisée, je trouve enfin un banc libre; je met ma sacoche sous la tête et je m’endors. Je n’ai pas entendu les bombardements; c’est quand des infirmiers sont venus ramasser morts et blessés et qu’ils ont voulu me prendre, je me suis réveillée.

On venait de toucher à ma sacoche, «mon trésor». J’ai attendu des heures le passage d’un train, en vain. Seulement un train avec des soldats et des soldates allemandes, qui voulaient arriver à Paris pour partir de la Gare du Nord vers l’Allemagne. Personne ne pouvait monter. A nouveau, ma tenue de la Croix-Rouge et mon brassard de la Croix-Rouge m’ont aidé, je suis partie avec eux. Les anglais étaient bien au courant et renseignés et le train a été mitraillé à plusieurs reprises. Il fallait sauter et courir se cacher dans les champs, dans l’espoir d’en sortir vivant. Ce voyage a certainement duré 20 heures. Ma sacoche et moi sommes arrivés à Paris. Mais, pas de vélo; il a dû être volé. Il m’en fallait un autre absolument, c’était extrêmement important. Il n’y en avait pas en vente et je vous laisse deviner ce que des camarades ont fait pour moi…

Nous nous préparons pour la Libération et les combats. Nous cousons dans de vieux chiffons des brassards sur lesquels est écrit F.F.I. (Forces Françaises de l’Intérieur).

C’est vers le 16 août 1944, que commencent dans certains quartiers, les premiers

combats de rue. Mais les allemands sont toujours là et tuent sans pitié. Les résistants seront également sans pitié. Comme notre groupe n’a pas assez d’armes er ne peut combattre seul, nous nous sommes joints au groupe «Charcot-Neuville» qui, lui, nous donnait les ordres et les ordres de missions. Notre groupe a libéré le camp de Drancy. Il y avait encore dans le camp près de deux mille juifs qui ont échappés à la déportation.

Les gens se préparent au combat dans les rues, montent des barricades; les combats ont été très durs à Saint-Michel et à la Préfecture.

J’ai été armée comme tous. J’ai participé aux combats comme agent de liaison. Je roulais toujours en vélo. La milice et les collaborateurs ne voulaient pas se rendre et

par petits groupes ou tout seuls, installés sur les toits des maisons, tiraient sur tout ce qui bougeait dans les rues. Les résistants tiraient également. Il y a eu énormément

de blessés et aussi des morts. Pour nous, circuler était difficile. Pour arriver plus vite, j’ai été obligée de prendre une moto. Un camarade l’ mise en marche et m’a dit : «Roule comme sur ton vélo»; je suis arrivée à la Préfecture à l’heure, mais comment arrêter la moto ?!

Mais j’avais accompli ma mission. Le groupe juif reçoit l’ordre de garder le Petit Pont, près du Parvis Notre-Dame, afin d’empêcher les allemands de le faire sauter.

Puis, le groupe juif a reçu l’ordre de se présenter à la Pace Denfert-rochereau. Nous avons été chargés de faire les policiers et de recevoir la première colonne de la Division Leclerc ; c’était un moment extraordinaire, quelle émotion ; le soir, toutes les cloches de Paris ont sonné. Je me suis mise à pleurer en pensant à tous ceux qui ne vivaient pas ce moment ? C’était quelque chose de très fort; mais qui venait si tard. Nous étions libres. Mais la guerre n’est pas terminée; de nombreux camarades, après la libération, s’engagent dans l’armée. Comme mon ami Lucien Rubel, il combat aux côtés de Charcot-Neuville qui sera tué et Lucien blessé; c’était près de Metz.. Pour nous, à Paris notre groupe a une grande et dure tâche à résoudre : nous ouvrons un service social, nous devons chercher un foyer pour des milliers d’enfants sans parents, ouvrir des homes, rechercher si ces enfants ont peut-être encore de la famille, rechercher tous les enfants placés soit chez des paysans, soit chez des religieux. Faire partir le plus possible d’enfants et de jeunes en Palestine. Dans notre bureau de Paris, je dois recevoir les adultes qui cherchent de l’aide; ils ont tout perdu et ont été cachés pendant des années, comme mes parents. Ils demandent un toit, un lit, de l’argent. Et chaque personne me raconte ce qu’elle a vécu durant ces dernières années.

Le malheur est très grand. Je rentre le soir épuisée. Impossible de dormir. Impossible de se réjouir de cette liberté.

Avec beaucoup de difficultés, j’obtiens un appartement pour mes parents, dans un  vieil immeuble, rue Charlemagne. Ils sont heureux d’avoir un toit. Mes parents sont courageux, ils vont recommencer à zéro. Je vais chercher Marcel et Jules chez les paysans qui ont été très chics avec les garçons. En les remerciant, je leur dis qu’ils ont pris soin de deux enfants juifs ; ils ne voulaient pas le croire, car pour eux, le juif avait une tête spéciale, comme sur les affiches de propagande. J’avais encore mon arme et avant de la rendre, je suis allée avec un ami, Maurice Klukstein, récupérer l’appartement de la tante Erna aux Lilas. Des voisins occupaient l’appartement et avaient pris les meubles et tout ce qu’il y avait à l’intérieur: linge, vaisselle, etc.  Ils ne voulaient pas le rendre. Je n’ai pas eu de pitié. Qu’ils sortent tout de suite, sans emporter quoi que ce soit, ou je tire !

Je ne sais pas jusqu’à aujourd’hui me servir d’une arme, mais le brassard F.F.I. et la Sten ont fait de l’effet; ma tante a récupéré ses biens.

Je continuais au Service Social; je souffrais toujours de mon genou Il fallait aussi commencer des soins. Je souffrais aussi d’hémorroïdes et là aussi, il fallait des soins. Nous avions tous loué des chambres dans une pension du 5ème arrondissement. Le médecin m’a obligé à prendre du repos.

J’ai arrêté mon travail pendant très peu de temps.. J’ai suivi un traitement à l’hôpital

L’Hôtel-Dieu où on m’a sorti l’eau que j’avais dans le genou. Après plusieurs séances,

J’avais encore plus mal. Comme j’avais trop de choses à régler, je ne suis pas retournée. Je devais surtout aider les miens. Dans Paris, se nourrir était un grand problème;  le marché noir, datant de l’occupation, fleurit de plus belle.

Mon frère Marcel retourne à l’école.

Les troupes alliées avancent et libèrent les premiers camps de concentration…Les

Russes avancent également et eux aussi libèrent des camps.

En septembre, Alfred revient avec son père du camp de Vittel où ils étaient depuis

quelques mois. Nous attendons et espérons voir bien vite le retour de ceux qui nous

sont si chers… On prépare le retour. On ouvre un centre d’accueil à Paris à l’hôtel

Lutetia. J’ai travaillé quelques jours. Les premiers déportés sont arrivés en petit nombre. Des cadavres ambulants, c’était terrible; c’était aussi terrible de voir toutes les personnes qui attendaient et quand les déportés arrivaient de crier des noms; peut-être qu’un des leurs était dans le même camp. Je n’avais plus la force de continuer; j’ai quitté. Les troupes avançaient et libéraient des camps. Il n’y avait pas assez de moyens pour les rapatrier. Ils arrivaient petit à petit. La plupart des vivants ont dû être hospitalisés avant le rapatriement.

Le 8 mai 1945, la fête de la victoire a eu lieu; pour nous, juifs, ce n’est pas encore la fête. Le 10 lai 1945, je suis rentrée dans une clinique pour me faire opérer des hémorroïdes. Au retour de la clinique, je suis resté couchée pendant quinze jours chez mes parents.

En 1945, l’Armistice a été signé. Les prisonniers de guerre rentrent en France. Les

Rescapés des camps arrivent. Deux de mes amis de l’Hanoar sont revenus: Marcel,

dit «sanglier» et Henri Brauman, qui, lui ne vit plus aujourd’hui. Tous les deux avaient été avec mon frère qui lui, n’est pas revenu, il est mort du typhus. Mon cousin Jacques s’est jeté sur les fils barbelés électrifiés. Mon oncle Max est mort dans le train avant d’arriver à Auschwitz. La mort de mon frère Joël a été terrible pour mes parents; pour moi, cela a été une énorme perte et un très grand chagrin. Pour moi, il restera toujours le jeune homme de 20 ans que jamais je ne pourrai oublier. Mon petit frère Marcel a certainement eu beaucoup de chagrin. Je pense qu’il ne se souvient pas très bien de lui. Par la Croix-Rouge, nous avons appris l’extermination des parents, des trois sœurs et de leur famille, à ma mère. Mon père a perdu deux sœurs et familles.

Trente-deux membres de ma famille ont été exterminées. Pour nous tous, jamais cette plaie ne guérira.

Malgré nos peines et notre chagrin, il faut penser à l’avenir, construire une nouvelle vie. Nous sommes encore, nous jeunes, un peu perdus et indécis. Je suis allée suivre

des cours de sténo et apprendre à taper à la machine à écrire. J’ai travaillé quelque

temps au sécrétariat de l’organisation sioniste. La réadaptation à cette vie normale

m’a été très difficile. On ne peut pas effacer toutes ces années noires du jour au lendemain. Il a fallu du temps.

J’ai eu énormément de chance durant toutes ces années. Aujourd’hui, je suis la seule survivante du groupe avec lequel j’ai commencé.

Je ne peux pas déposer ma plume sans penser, avec émotion, à tous mes collègues et amis qui ont payé de leur vie.

On avait des opinions politiques différentes, mais le danger, l’inquiétude, les souffrances, les faiblesses, la peur, le courage, le combat coude à coude de ces femmes et hommes, d’origines diverses et de milieux divers, demeure pour les survivants un lien très fort et une grande amitié.

Témoin de cette lutte et parmi les derniers survivants de ces années noires, je n’ai pas été dans un camp de concentration, mais la mort m’a frôlée plus d’une fois.

Ma jeunesse a été très mouvementée, mais pas terrible en comparaison de bien d’autres.

Je suis heureuse d’avoir, après 50 ans et plus, pu écrire pour vous, avant que l’oubli ne me menace.

Il y a énormément à raconter, cinq ans c’est long… Cela n’a pas été facile pour moi d’écrire, de faire revivre un passé et des fantômes encore si vivants pour moi.

Celui qui n’a pas vécu cette époque a du mal à réaliser et à comprendre.

Maintenant à vous, mes très chers, de transmettre le flambeau aux générations futures…

 

Judith Markus

 

 

  Mes remerciements a mon ami

JO AYBES

Pour son aide et son devouement.

Mes remerciemets egalment a mes enfants

ETHEL et ALAIN pour tout leur travail

Petah-Tikva, Juillet 1999

 

 For comments – Ilan Regev, +972-9-9587974, +972-54-4340843

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